« Sans être informée, une population ne peut pas faire les bons choix » Anka Wessang, directrice du Club de la Presse Strasbourg-Europe

Directrice  du Club de la presse Strasbourg-Europe, structure regroupant plus de 800 journalistes et communicants, Anka Wessang organise régulièrement des manifestations en faveur de la liberté de la presse. Cette dernière est une composante importante de la liberté d’expression qu’Anka Wessang s’évertue également à défendre à travers différentes actions tout au long de l’année.

En quoi consiste votre métier ?

Anka Wessang : Le club de la Presse Strasbourg-Europe est une association qui a été créée il y a 35 ans par des journalistes qui souhaitaient se regrouper comme un petit club amical de journalistes afin de pouvoir se rencontrer, parce que si certains travaillent dans une rédaction d’autres travaillent chez eux. Rapidement, le Club de la Presse s’est ouvert à d’autres personnes. Mon travail c’est de gérer cette association, ses 800 membres, la parution de nos différents supports, un webannuaire, et des newsletter d’information. J’organise aussi des rendez-vous qui sont proposés à nos membres et c’est une des plus grandes parties de mon travail. Je réfléchis à ce qui peut intéresser les membres du club et je les invite à y participer. Il y a des petits déjeuners-débats, des déjeuners-débats, des visites de Presse, des voyages de Presse, des avant-premières, etc. Le panel est très très large. Je peux organiser une rencontre avec, par exemple, une personnalité politique, un journaliste, organiser un débat sur un thème de société comme le stationnement à Strasbourg ou le développement des quartiers. On peut organiser une visite dans une entreprise, dans une fabrique, dans une institution, on peut organiser des ateliers sur ce qu’est le droit du travail, comment communiquer en interne, en externe.

Ce que j’aime le plus dans mon métier c’est qu’il me permet de rester attentive à tout et l’aspect relations humaines. Je suis en contact en permanence avec des gens qui sont souvent très intéressants. C’est un métier qui permet de rester au centre du vivant et c’est vraiment passionnant.

Pour vous, qu’est-ce que la liberté d’expression ?

A.W : La liberté d’expression, c’est le fait que chacun d’entre nous puisse exprimer ses idées au moment où il le veut, toutes les idées qui lui passent par la tête en toute liberté. Malheureusement, la liberté d’expression n’est pas garantie dans le monde entier. Je pense qu’il faut distinguer la liberté d’informer et la liberté d’expression. La liberté d’expression c’est tout un chacun qui peut dire ce qu’il veut. La liberté d’informer, elle, c’est la possibilité pour des professionnels de l’information de faire des recherches et de publier une information avérée.

Comment évolue la liberté de la presse en France et dans le monde ?

A.W : Malheureusement, pas très bien, il me semble. Je ne suis pas une grande spécialiste mais même si la liberté d’informer est garantie dans beaucoup de pays, en même temps elle ne l’est pas dans beaucoup d’autres. Ceci est dramatique parce que je pense que sans être informée, la population ne peut pas faire les bons choix, et le fait de maintenir la population dans une certaine méconnaissance, c’est une manière de la tenir vissée. L’information, c’est primordial. C’est pour ça qu’il est nécessaire que les médias soient multiples, qu’ils soient d’opinions différentes, ce qui est très  rare en France. En effet,  il y a beaucoup de regroupement de médias. Cela signifie que ce sont de grands groupes qui achètent plusieurs médias et qui finissent par mutualiser les rédactions et donc par diffuser la même opinion.

Le problème aujourd’hui en France, c’est le problème du financement des médias parce qu’il y a une baisse des revenus de la publicité. Cela vient en partie de la guerre que se font tous ces médias. Et le fait d’avoir moins de publicité engendre des difficultés pour payer les journalistes, pour payer les investigations. Alors, souvent, les journalistes ne font que reprendre des dossiers de Presse, car ils n’ont pas le temps de faire des travaux plus poussés. En outre, le fait d’être soutenu comme ça par la publicité ça les empêche parfois de faire des investigations. Prenons un exemple :  si 50% de leurs revenus publicitaires proviennent de la mairie et qu’ils la critiquent, alors elle risque de ne plus prendre de publicité dans leur journal. Les journalistes  évitent donc,  un petit peu, de parler des choses qui gênent et ne font que reporter des communiqués de presse qu’ils reçoivent et ça c’est un peu le souci. A cause de cela,  il y a très peu de médias totalement libres en France.

Les choses ont-elles changées suite à l’état d’urgence ?

A.W : Oui, je crois malheureusement. Beaucoup de journalistes s’en inquiètent justement parce que il y a le souci du secret des sources. Les sources des journalistes sont en fait des personnes qui leur donnent des informations. Mais s’ils sont obligés de donner leur nom, de révéler leur identité, alors il y a vraiment un souci parce qu’ils ne peuvent pas garantir ce secret, et, sans ce secret, les sources ne voudront plus jamais donner d’informations.

Il y a un projet de loi qui devait passer en France sur ce sujet. Et avec elle, par exemple, quand de grandes entreprises comme EDF, font  des choses pas très nettes, sous prétexte de garantir leurs affaires on n’aurait pas le droit d’enquêter dessus. Les journalistes sont en train de se mobiliser parce que ce n’est évidemment pas possible.  Élise Lucet, grande journaliste française, a lancé une pétition sur Internet au sujet de ce projet de loi sur le secret des affaires

Le non-respect de la liberté d’expression est-il fréquent en France dans le journalisme ?

A.W : Moi, je fais vraiment un distinguo entre la liberté d’expression et la liberté d’informer. Franchement, je pense que la liberté d’expression en France est plutôt garantie. Je crois qu’il n’y a pas de gros soucis. C’est vrai, il y a quand même l’exemple du type qui a dit à Nicolas Sarkozy “casse-toi pauvre con !“ parce que lui-même l’avait dit. Je crois qu’il a été poursuivi. Mais sinon il me semble que chacun peut dire ce qu’il veut. Bien sûr, il y a des limites. Mais la liberté d’expression est plutôt garantie en France. La liberté d’informer est à priori également garantie, notamment par la loi de 1881 qui a été créée juste après la Révolution française et qui doit garantir la liberté d’imprimer, parce qu’à l’époque les journaux étaient le seul média. Cette loi a même été renforcée par la cour des Droits de l’Homme qui est à Strasbourg. Les journalistes sont là pour être les “chiens de garde de la démocratie”. Ils sont là pour la défendre. La démocratie, c’est pouvoir dire ce que l’on veut. Je pense que la liberté d’informer est assez importante en France mais comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il y a ce souci de l’autocensure, de la pression des publicitaires. C’est un problème en France, mais on a tout de même des médias qui poussent assez loin leur investigation. Par exemple, Phillipe Pujol, est un journaliste de Marseille qui est ce que l’on appelle un localien. Il ne s’occupe que de Marseille. Il  a fait plusieurs enquêtes sur les quartiers nord de Marseille qui sont des quartiers très difficiles : il y a beaucoup de trafic de drogue, une très grande pauvreté. Ce sont des endroits pas facile à vivre. Son travail a reçu le prestigieux prix Albert Londres, c’est  le plus grand prix que l’on puisse décerner à un journaliste. C’est un prix plutôt pour ceux qui vont sur des terrains de guerre, dans des lieux hostiles. C’est la première fois qu’un  localien l’a obtenu.

Selon vous, comment peut-on enseigner la liberté d’expression ?

A.W : En en parlant, déjà. La liberté d’expression s’apprend. Il ne faut pas avoir peur d’exprimer ses idées parce que toutes les idées sont bonnes à exprimer je crois. Il faut des professeurs qui s’y intéressent, qui ont envie de vous faire passer ce type de message. Il faut peut-être montrer des films où cette liberté d’expression est bafouée et vous montrer l’importance qu’elle peut avoir pour la vitalité d’un pays, d’une ville et ne pas avoir peur. Il faut tout le temps se placer en alerte, ne pas hésiter à dire les choses à tous les niveaux. Souvent, les gens ont peur, n’osent pas dire et ensuite se désintéressent de ce qui peut être, pourtant, important. La liberté d’expression, c’est de pouvoir dire quelque chose à ses parents, à ses camarades, de ne pas se laisser faire et aussi de pouvoir argumenter ses idées et ça, c’est primordial.

 

 

Propos recueillis par Julie et Mikaël

« Sans être informée, une population ne  peut pas faire les bons choix » Anka Wessang, directrice du Club de la Presse Strasbourg-Europe