Conakry/Strasbourg : un jeune migrant raconte…

Vendredi 17 avril 2015, 10h10, salle de conférence de Sainte-Anne, Thierno Diallo, jeune guinéen de vingt ans, témoigne devant les élèves des classes de 4e et quelques 3e. Sa silhouette frêle contraste avec une voix et un propos assurés. Son histoire personnelle s’inscrit dans la grande Histoire des migrations contemporaines.

Un enfant dans la tourmente

Tout commence pour lui le lundi 28 septembre 2009. Une manifestation contre le régime militaire en place a lieu dans le stade de Conakry. Thierno se trouve avec sa mère parmi les manifestants. Il y a de la musique et des chants. Soudain, les forces de l’ordre font feu. Autour de lui des hommes, des femmes et des enfants s’écroulent, une balle dans la tête, dans l’estomac… Sa mère lui ordonne de fuir. Thierno obéit. Commence alors pour ce garçon de quatorze ans un long périple, semé d’embûches, à travers l’Afrique, la Méditerranée, l’Europe, par voies de terre, d’eau et de fer, qui le conduira jusqu’à Strasbourg où il échoue après plusieurs mois, seul, loin des siens, dans un pays qu’il ne connaît pas et où l’on parle une langue qu’il ne comprend pas. Thierno voit pour la première fois la neige. Cette première nuit en Alsace, c’est dehors qu’il la passera.

Reprendre pied loin de chez soi

Le jeune homme qu’il est devenu raconte les passeurs, la traversée planqué à fond de cale, l’errance dans Athène, les squats, l’arrestation, le centre de rétention, la peur, l’injustice, la violence, l’hostilité et l’incompréhension d’un enfant d’à peine quinze ans livré au chaos globale d’un monde en pleine mutation. Dans la salle l’émotion est palpable : les soixante quinze élèves de 4e et de 3e sont comme suspendus à ses lèvres. Ses paroles sont sans pathos, sans recherche d’effet, mais claires, justes, précises. Elles disent aussi la chance, celle d’avoir trouvé sur sa route des femmes et des hommes pour l’écouter, le croire, l’aider. Thierno reprend pied sur ce sol qu’il n’avait pas choisi, apprend le français, étudie, se fait des amis.

Une aide nécessaire, qu’on ne trouve pas toujours

Ses propos sont pleins de reconnaissance pour les membres de la Thémis, une association de défense du droit des enfants, pour le directeur et les éducateurs du foyer où il a été accueilli, pour les enseignants du collège où il a étudié. Mais elles sont sans complaisance pour ceux qui ne l’ont pas cru et pour les aberrations d’un système qui, par exemple, interdit à un jeune immigré de faire un apprentissage chez un patron s’il est sans papiers et à qui on demande de décrocher un contrat de travail pour en obtenir. Trop de jeunes migrants sont isolés, sans aide, dit-il. Beaucoup sont en route qui, si la chance est avec eux, s’ils supportent la fatigue, la faim, la peine et les mauvais traitements, vont bientôt arrivés en France. Lui, en 2009 a bénéficié d’une prise en charge dans un foyer. Mais aujourd’hui on place les nouveaux arrivants dans des hôtels où personne ne leur vient en aide. Scolarisé en classe de quatrième à son arrivée à Strasbourg, il a obtenu son bac et etudie à présent en première année de BTS. Maintenant on vient le chercher pour témoigner au Conseil de l’Europe, dans les écoles, les associations. Thierno n’en revient pas.

Ecrire pour témoigner

Au long de ces années, progressivement, il s’est mis à écrire, d’abord pour conjurer la solitude, puis pour se vider la tête des images qui le hantent, pour témoigner enfin de l’espérance qu’il a chevillée au corps. Un jour, il donne à lire ces pages au directeur du foyer qui, stupéfié par leur qualité, encourage Thierno à poursuivre. Son premier livre est en cours de publication et sortira à la rentrée prochaine. Thierno croit que les dés ne sont pas jeter, qu’on peut s’en sortir, que les études sont la clé pour y parvenir, qu’ensemble on peut faire changer les choses. Et dans sa bouche, ces mots ont le poids de l’expérience, du vécu.

La grande douleur du migrant

Lorsqu’on lui pose des question sur sa famille, Thierno reste digne et laconique. Il n’a pas de nouvelles et ne sait pas si eux savent ce qu’il est devenu. Plus tard, en privé, il avoue : c’est cela la grande douleur du migrants, ceux qu’on a laissés.

Un message plein d’espérance

Quand on lui demande s’il a un message à faire passer, Thierno répond dans une formule presque évangélique : aidez-vous les uns les autres. ce sont nos différences qui sont notre richesse.

Merci à Thierno pour le temps qu’il a accepté de nous consacrer et pour ce témoignage tellement important qui colle cruellement avec l’actualité de ces derniers jours. Nous voulons remercier aussi, tout spécialement, le journaliste Philippe Wendling, qui a en partie animé cette rencontre et pour tous ses coups de main, généreux et précieux.

Vous pouvez retrouver les photos de la rencontre sur cette page ainsi que des liens pour en savoir plus…

 

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